Xavier Le Pichon (1937-2025), décédé le 22 mars 2025,cofondateur du Groupe Scientifique du CNEXO en 1968.

Contribution synthétique et conjointe d’Henri Bougault & Jean Claude Sibuet.

Wikipedia mettait à jour la biographie de Xavier Le Pichon deux jours après son décès. Plusieurs hommages lui sont consacrés dont celui du Collège de France et celui de l’Ifremer. Pour mieux connaitre la contribution scientifique de Xavier Le Pichon au concept de la Tectonique des Plaques, on peut simplement taper « Xavier Le Pichon » sur son moteur de recherche. Par-delà la reconnaissance des plus hautes institutions, ce petit mot essaie modestement de rappeler sa contribution lors de la création du CNEXO. Une contribution qui impliquait à un titre ou un autre, Recherche, Enseignement, Technologie, Industrie ou Protection Civile.

En 1968, Xavier Le Pichon et Lucien Laubier se voyaient confier la responsabilité de former le Groupe Scientifique du CNEXO par Yves La Prairie, Premier Président du CNEXO. Dès 1968 – 1969, certains d’entre nous ont été recrutés par Xavier Le Pichon.

Industrie : en 1969, Xavier Le Pichon donne une conférence à l’IFP1. Le concept de la tectonique des plaques, donc de la formation des marges continentales, est alors du premier intérêt pour la prospection pétrolière. Notons que pour la première fois, le système de sismique multitraces de l’IFP(1) a été utilisé à bord du Jean Charcot au cours de l’été 1969. C’était la campagne NORATLANTE du CNEXO, sous la direction de Xavier Le Pichon.

Enseignement : en 1971, Claude Allègre, jeune professeur de l’Université Paris 7, invite Xavier Le Pichon, Jean Francheteau et Jean Bonnin, tous les trois du Groupe Scientifique du CNEXO à Brest, à enseigner la Tectonique des Plaques à Paris 7. C’est l’époque de l’écriture du livre ‟Plate Tectonics‟ par les mêmes acteurs. Fin des années 1970, Xavier Le Pichon rejoindra l’Université Paris 6, puis plus tard l’Ecole Normale Supérieure, le CEREGE(2) et le Collège de France.

Recherche et technologie : Dorsale et submersibles. La Dorsale médio-océanique est une structure majeure de la surface du globe. Pour mieux appréhender cette structure Xavier Le Pichon propose l’utilisation des submersibles. En 1974, utilisant les submersibles Archimède, Cyana et Alvin, l’opération franco-américaine FAMOUS(3) révèle la structure de l’axe d’une Dorsale à faible taux d’expansion, la Dorsale médio-atlantique au sud-ouest des Açores. Xavier Le Pichon en assure la direction scientifique pour la partie française. La suite de ce programme franco-américain en 1978 et 1979 sur la Dorsale Est-Pacifique à taux d’expansion rapide permit une grande découverte. Sous la conduite de Jean Francheteau pour la campagne française CYAMEX avec le submersible Cyana en 1978, on découvre des dépôts sulfurés. L’année suivante en 1979, la campagne américaine avec l’Alvin découvre les sources hydrothermales haute température ainsi que les dépôts sulfurés hydrothermaux associés et la biologie hydrothermale. Pour être complet, en 1977, des manifestations biologiques (vers vestimentifères) et des anomalies de température de l’eau de mer au voisinage du fond avaient été découvertes sur la Dorsale des Galapagos.

FAMOUS, 1974, est une sorte de marqueur : ces découvertes utilisant les submersibles ont ouvert la voie à de nouveaux thèmes de recherche en géosciences, en biologie et en microbiologie. Ces découvertes et les programmes qui ont suivi permettent d’apprécier l’importance du rôle de Xavier Le Pichon en initiateur et en réalisateur de l’opération FAMOUS en 1974.

Recherche, technologie, protection civile : Zones de Subduction et sismicité. Plus tard, alors que Xavier Le Pichon était au CEREGE, son intérêt s’est porté vers une autre grande structure associée à la tectonique des plaques, les zones de subduction et leur sismicité associée. Avec la contribution du Département Géosciences Marines de l’Ifremer, ce thème de recherche fut l’objet d’une coopération franco-japonaise et de l’utilisation du Nautile : le programme KAIKO (1984-1985). Depuis, le Japon s’est doté d’un submersible et d’un navire de forage, des investissements justifiés par le besoin d’une meilleure connaissance des zones de subduction et des mécanismes des tremblements de terre. Des équipements fond de mer permettent de prévenir la sécurité civile avant que les effets dévastateurs d’un séisme atteignent la Terre.

Ce rappel, pour identifier les suites et les implications d’intérêt pour la société de cette Théorie de la Tectonique des Plaques dont Xavier Le Pichon a été un acteur majeur.

Technologie Recherche : Seabeam. Pour revenir aux années 1970, le Jean Charcot fut doté du système de cartographie ‟Seabeam‟. Ce système permettait un levé cartographique sur une largeur d’environ 2/3 de la profondeur. Un progrès considérable par comparaison aux profils antérieurs qui ne reposaient que sur l’écho acoustique à la verticale du navire. C’était un système américain, utilisé jusque-là par la Marine Américaine. Notre Navire de Recherche Jean Charcot en fut doté avant les Navires de Recherche américains ! Nous devons l’installation de cet équipement à Xavier Le Pichon qui, sur proposition de Vincent Renard, sut convaincre la Direction Générale du CNEXO. Cet équipement était utilisé dès 1976 par David Needham pour cartographier l’axe de la dorsale médio-atlantique au cours de la campagne VEMA.

Au cours des années 1970, le jeune organisme CNEXO fut ainsi doté des moyens les plus modernes de l’époque pour l’étude des grands fonds. Ces équipements furent mis à disposition de la communauté nationale : à noter que l’Université et le CNRS étaient déjà largement représentés dans l’équipe FAMOUS. Une commission pluri-organismes fut mise en place pour l’attribution de l’utilisation de ces moyens.

Ce dynamisme à la création du CNEXO est à mettre au crédit de Xavier Le Pichon, tant à l’émergence de la Tectonique des Plaques, qu’à sa présence et à l’élan qu’il a su donner au jeune organisme.

Emergence de la Tectonique des Plaques, création du CNEXO, un premier Président, Yves La Prairie, qui fait confiance et recrute un jeune chercheur, Xavier Le Pichon pour constituer un Groupe Scientifique…

… Nous sommes quelques-uns à avoir eu la chance de bénéficier de ce concours de circonstances exceptionnel, participant ou mettant en place des programmes presque toujours dans un cadre international.

Xavier Le Pichon, 1974

COB, Brest, 1975. Un ‟workshop‟ post FAMOUS organisé par Xavier Le Pichon

1) IFP : Institut Français du Pétrole
(2) CEREGE : Centre de Recherche et d’Enseignement des Géosciences de l’Environnement
(3) FAMOUS : French American Mid Oceanic Undersea Sursey

Contribution personnelle de Jean-Claude Sibuet

Xavier Le Pichon était un scientifique international de premier plan dans le domaine des géosciences, et il est considéré comme l’un des piliers de la tectonique des plaques moderne. Son expertise et sa rigueur scientifique se sont forgées lors de son séjour de cinq ans au Lamont Geological Observatory (Université de Columbia à New-York). De retour en France, après sa soutenance de thèse (1966) à laquelle j’assistais, il a poursuivi une carrière scientifique exceptionnelle, où il s’est illustré par des avancées scientifiques majeures concernant les mécanismes de rifting, de subduction et de collision. Il a été honoré de prestigieuses distinctions nationales et internationales (e.g. prix Balzan, médaille Maurice Ewing de l’AGU, grand prix du Japon, membre de l’Académie des Sciences de France et de la National Academy of Sciences aux Etats-Unis, Professeur au Collège de France).

Xavier Le Pichon a été nommé conseiller scientifique au siège parisien du CNEXO en 1968, année au cours de laquelle il m’a recruté. Fin 1968, nous nous retrouvons tous les deux dans les fameuses fillods du Centre Océanologique de Bretagne, constituant l’embryon du Département Scientifique avec l’équipe de Développement Technologique de Jacques Martinais (décédé le 21 mars 2025). Mes études théoriques d’ingénieur géophysicien se sont terminées à l’Institut de Physique du Globe de Strasbourg en 1966 et ne comportaient pas, à cette époque, de formation informatique. Deux années plus tard, mon mémoire d’ingénieur terminé, Xavier me demandait de mettre en œuvre un gravimètre que le CNEXO avait prêté au Service Hydrographique de la Marine. Celui-ci était mis en œuvre et les données étaient dépouillées par un groupe d’une douzaine d’opérateurs. Et il ajouta : « avec l’aide de l’informatique, tu seras seul à t’en occuper ». L’une des fillods était occupée par une IBM 1130, dont la mémoire avait été portée à 16 K ! Le jour, j’apprenais le Fortran, que je mettais en œuvre pour dépouiller et archiver les enregistrements analogiques de gravimétrie et le soir, de 20H à 3H du matin, étant tous les deux seuls à Plouzané, Xavier adaptait sur IBM 1130 les programmes qu’il avait développé au Lamont tout en me faisant comprendre leur intérêt scientifique.

Pendant les cinq années où il est resté à Brest, j’ai travaillé en mer comme à terre exclusivement sous sa responsabilité. Excellent pédagogue, il m’a appris à émettre ou utiliser une hypothèse scientifique existante et comment mettre en œuvre les moyens techniques, humains et intellectuels pour la conforter ou l’éliminer. Très rigoureux, il n’acceptait un résultat scientifique que s’il était convaincu de sa justesse et, ce qui est remarquable, il changeait d’avis dès que la démonstration le convainquait. Il m’apprit à toujours aller à l’essentiel. Après son départ de Brest, et pendant près de quarante ans, nous avons continué à travailler ensemble sur de nombreux projets. Pour cela, et avant qu’il ne rejoigne Sisteron, je restais souvent chez lui à Compiègne dans sa maison située au cœur d’une communauté d’enfants handicapés : vie de famille avec Brigitte et les enfants, vie spirituelle engagée avec la communauté catholique de l’Arche. Au cours de nos journées de travail, nous rejoignions souvent son oratoire situé au sous-sol de sa résidence.

Tout au long de ma carrière au CNEXO, puis à l’Ifremer, Xavier Le Pichon a été mon mentor et m’a enseigné qu’il fallait respecter une éthique rigoureuse. Il a façonné mon comportement scientifique, m’a inculqué l’honnêteté scientifique et morale qui doit être le propre de tout scientifique, et m’a fait comprendre que, face à l’adversité, il ne fallait jamais dévier de ces principes. Un grand homme, difficile à cerner et à comprendre dans cet équilibre complexe entre vie scientifique et vie religieuse, même s’il avait érigé une barrière entre ces deux pôles.

Contribution personnelle d’Henri Bougault

Au milieu de nulle part, au milieu de l’Atlantique, j’attends la visite de Xavier Le Pichon. Nous sommes le 14 juillet 1974.

Dès 1971, Xavier Le Pichon et Guy Pautot avaient validé mon projet de réalisation d’un ‟Conteneur Géochimie‟ pour permettre l’analyse à bord d’échantillons solides afin d’arbitrer, le cas échéant, la conduite d’une campagne en fonction des propriétés des prélèvements. Pierre Cambon et moi avions construit puis testé ce conteneur laboratoire au cours de la campagne Gibraco en 1972 (leg1, leg2).

En 1973, Xavier Le Pichon avait proposé ma participation au Leg 37 du navire de forage Glomar Challenger dans le cadre du programme Deep Sea Drilling Project (DSDP). A l’époque, ce programme était américain : il deviendra programme international. L’objectif du Leg 37 était complémentaire de celui de l’opération FAMOUS : décrire la composition de la Croûte Océanique en fonction de la profondeur, tandis que FAMOUS en décrivait (et échantillonnait) la surface. L’opération de forage était située à une quinzaine de miles du lieu de l’opération FAMOUS et se déroulait au même moment de l’été 1974.

C’est ainsi que je vis arriver le zodiac et Xavier Le Pichon à son bord. Visite du Glomar Challenger en cours d’opération, échange avec l’équipe scientifique… échange sur la variation de composition des différentes unités basaltiques forées…

C’était le 14 juillet… le Capitaine Clark, commandant du Glomar Challenger m’avait bien redit que l’alcool était interdit à bord…

Quelques jours avant, utilisant le même moyen de transport, j’avais reçu la visite de Claude Riffaud : il était le Directeur opérationnel de l’opération FAMOUS. Depuis Brest, il m’avait apporté des produits chimiques dont j’avais sous-estimé la quantité pour ces analyses de basaltes… analyses réalisées en plus grand nombre que prévu.

Hommage à Xavier Le Pichon par Roger Hékinian

Je suis très affecté par la mort de Xavier, un collègue et un ami  pendant plus de 63 ans.  Nous nous sommes connus à Lamont Doherty (à l’Université de Columbia, USA) bien avant que Xavier m’ait fait venir en Bretagne pour travailler comme géologue au CNEXO.

Grâce à la ténacité de Jean Jarry l’année dernière, il y a eu un colloque,  à IFREMER Brest,  pour marquer  le 50e anniversaire  du Projet FAMOUS (Franco-American Mid-Ocean Undersea Study).  Comme vous le savez tous,  FAMOUS a été la première fois que les chercheurs ont pu constater « de leurs propres yeux » la zone d’accrétion sur la dorsale Mid-Atlantique et que Xavier a pu dire, « J’ai vu le nombril du monde ».

Pendant toute sa carrière, Xavier a bien avancé nos connaissances des fonds marins, avec les amis et les coéquipiers sur beaucoup de projets de recherche dans les abysses. Maintenant,  Xavier est libéré de son corps défaillant et malade. Maintenant, il n’est plus sur terre avec nous. Mais  son humanité, son impact sur la science de la terre, et son contact avec tant de chercheurs, partout dans le monde, ne seront jamais oubliés.

Comme notre terre, qui se renouvelle depuis le moment que la lave est déposée aux volcans des dorsales  jusqu’au moment où la croûte  s’enfonce dans les fosses sous-marines,  nos vies ne sont pas éternelles non plus.

Je suis très peiné de voir que Xavier n’est plus ici avec nous, mais nous ne l’oublierons pas.

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