Le second voyage de Charles Antoine sur la Sibylle – 1864-65 – 5e extrait

Nous laissons de côté les récits du mois de novembre où la Sibylle passe près de l’île Fernando de Noronha, puis de Pernambouc, avec des vents plus ou moins favorables, pour retrouver la Sibylle en route pour Le Cap de Bonne Espérance.  Charles Antoine s’occupe du journal météo et nous parle également des nombreux oiseaux rencontrés. Il réfléchit également à ses projets d’avenir.

1er Décembre

J’ai trouvé à bord de nouvelles occupations. Le commandant tient à ce qu’on rédige un journal météorologique, c’est l’officier des montres qui est chargé de ce soin, il m’a cédé ses droits et prérogatives et c’est moi qui, sur ma demande du reste, écrit chaque jour, sur un grand cahier disposé ad hoc, la hauteur du baromètre, la température de l’air, celle de l’eau de mer, la forme des nuages etc. On note tout cela pour 13 heures différentes de la journée ; les timoniers sont chargés de prendre pour chaque heure la hauteur du baromètre, la température du thermomètre qui lui est attaché, celle de l’air ; 5 fois par jour, ils puisent un seau d’eau de mer et y plongent un thermomètre, ils en mesurent le degré de salure [1], je recueille les observations, et j’y ajoute les miennes au sujet de l’état du ciel, de la forme des nuages, on place dans une colonne intitulée Remarques les choses plus ou moins drôles qu’on voit dans les 24 heures. Le journal est envoyé au dépôt des cartes et plans de la marine, où il est mis à la disposition des curieux qui s’occupent de météorologie et même d’histoire naturelle car on y note les rencontres que l’on fait de poissons, oiseaux, plantes.

La marine militaire est forcée de rédiger ce journal, les capitaines de commerce qui veulent en faire autant sont les bienvenus. Depuis que l’américain Maury [2] a attiré l’attention sur les questions de physique qui ont rapport à la mer, à l’atmosphère, à la terre, elles sont devenues intéressantes et ont été mise à l’ordre du jour ; les puissances maritimes ont réuni à Bruxelles une conférence où chacune a envoyé un ou plusieurs membres, ils ont arrêté d’un commun accord les mesures à prendre pour jeter un peu de clarté sur la météorologie, chapitre assez obscur encore pour lequel les observations manquent. C’est depuis cette époque qu’on nous fait tenir le journal dont je vous parle.

Mon officier de quart me laisse carte blanche au sujet des observations et calculs, il n’aime pas beaucoup ce divertissement, depuis que nous avons doublé la ligne, il m’a mis la bride sur le cou et c’est moi qui la plupart du temps fais le point de chaque jour. Quand nous avons des quarts pendant le jour, il me donne toute liberté, je prends le commandement à condition de le faire prévenir si quelque chose d’important se passe, il m’a même laissé faire plusieurs quarts de nuit ; cette manière de faire me plaît assez, on fait avec plus d’intérêt quand on est son maître. La température a bien diminué, notre poste est devenu habitable, nous commençons à y passer la plus grande partie de nos journées, nos passagers n’y paraissent que pour manger, nous continuons à bien nous entendre. Tout est pour le mieux. Tous les soirs, nous prenons le thé ou le chocolat, ceux qui n’ont pas de quart passent agréablement leur soirée en compagnie quelquefois de mon officier de quart ou du commissaire qui est un vive-la-joie, jeune encore et toujours gai.

Nous continuons à bien marcher depuis le 25 du mois dernier, nous faisons bonne route, hier et avant on a craint du vent debout ou du calme ; nous avons été trompés agréablement, le vent est revenu et commence à forcer ; depuis la même époque, nous avons une grosse houle qui vient de l’OSO et qui prouverait qu’à cent ou deux cents lieues dans le Sud il doit régner une brise fraîche de cette direction. On s’attend à en voir autant ici avant peu, car ordinairement les vents passent du SO au Sud puis au SE dans l’hémisphère Sud, ils ont fait une route contraire et les vieux marins disent que c’est un pronostic certain de grand vent.

2e voyage - Trajet vers le Cap de Bonne Espérance - Novembre - décembre 1864 - Extrait Croquis de Charles Antoine

2e voyage – Trajet vers le Cap de Bonne Espérance – Novembre – décembre 1864 – Extrait Croquis de Charles Antoine

3 Décembre

Nous voilà à 250 lieues du cap de Bonne Espérance [3], la semaine prochaine nous y serons, il en est grand temps nous avons deux ou trois soldats atteints du scorbut ; ils ne sont pas encore gravement malades, des vivres frais et un peu de promenade à terre, voilà ce qui les remettra. Le coup de vent annoncé n’est pas arrivé. La perturbation atmosphérique prévue s’est manifestée par du calme, la même houle nous prenait presque par le travers, nous avons beaucoup roulé.

Nous naviguons depuis que nous avons dépassé 30° de latitude en compagnie d’oiseaux de toutes les espèces, nous en avons toujours une certaine quantité derrière nous, ce sont des albatros, des malamocs [4], des cordonniers [5] , des mouettes, des damiers 6] , des goélettes [7], des satanites [8]. On cherche à en pêcher pour faire des blagues à tabac avec leurs pattes, des tuyaux de pipes avec les os de leurs ailes, mais comme nous avons presque toujours eu une grande vitesse on n’en a pas encore pris. Nous avons vu aussi quelques souffleurs< [9], gros poissons qui ont un museau dans le genre de celui du cochon et qui viennent de temps en temps à la surface rejeter l’eau dont ils ont absorbé l’air pour leur respiration.

Les chasseurs se sont acharnés après les pauvres volatiles qui nous suivent, mais ce sont des gaillards trop bien habillés pour qu’on puisse leur faire grand mal, les albatros ont un tel duvet sur le corps qu’une balle lancée par un fusil de chasse les atteignant à 50 pas et les prenant dans le sens de la tête à la queue ne leur ferait aucun effet ; nous avons de bons tireurs à bord qui ne voulaient pas croire et que l’expérience a convaincus. Un damier seul a été tué, c’est un oiseau de la taille du pigeon et qui s’approche beaucoup, il voltige comme un papillon, on l’atteint facilement.

Hier nous avons vu une épave à la mer depuis longtemps, quelques espars de mâture haute cassé probablement. Un peu plus nous aurions laissé des traces de notre passage, on a si bien pris l’habitude de faire le plus de toile possible que l’on met très souvent les bonnettes ; en quatre jours on a cassé deux vergues de la même voile, si bien que nous n’en avons plus pour elle et qu’on l’a mise en soute ; le malheur n’est pas bien grand ; tant que nous ne ferons pas d’avarie plus grave nous pourrons en prendre facilement notre parti. On était plus sobres de ces petites voiles avec le père Pouget et pourtant nous avions des officiers tout aussi hardis que ceux qui composent actuellement l’Etat-major ; cela peut vous donner une idée de l’influence que possède à son bord le Commandant ; ses idées finissent toujours par entrer un peu dans la tête de son monde.

6 Décembre

C’est aujourd’hui la Saint Nicolas [10], je souhaite que vous ayez pour la fête de papa [11] autant de raisons de vous réjouir que nous en ce moment ; nous ne sommes plus qu’à 98 lieues du Cap de Bonne Espérance, dans deux jours peut-être nous serons au mouillage. C’est que nous en sommes à notre 65ème jour de mer, on se fatigue de tout et particulièrement des choses qui se ressemblent trop ; je me fais une fête du jour d’arrivée, je prépare ma ligne de 30 brasses, que les poissons de Simon’s Bay [12] se tiennent bien.

Il y a quelques jours Mr de Jonquières est venu me trouver sur la dunette et me faire jaser. En causant de choses et d’autres il m’a demandé si mon intention était de profiter des belles occasions qui pouvaient se présenter et si je resterais en route pour prendre un embarquement d’officier sur quelque bateau. Je lui ai répondu que mon plus grand désir était de rentrer en France et que j’espérais y retourner sans rien laisser de moi derrière nous. J’ai su depuis qu’il venait me tâter de la part de Monsieur Boucarut [13] , lieutenant de vaisseau passager qui va prendre le commandement du « Lynx », il doit faire venir Mr Pottier comme officier de choix à son bord et comme il sait que nous sommes assez liés il a peut-être pensé que je serais content de le retrouver. Mais il n’est pas très sûr que les choses se passent ainsi, il paraît que l’Etat-major du « Lynx » est complet maintenant, pour faire embarquer Mr Pottier il faudra que l’on débarque un enseigne ; ce ne sera peut-être pas chose très suffisante et je ne voudrais pas m’exposer à quitter un navire où j’ai pris mes habitudes, où je connais tout le monde, avec lequel je fais une campagne de mon goût, pour tomber sur une petite corvette où on doit faire un métier assez dur, qui navigue dans des parages qui ne me plaisent pas (ils sentent trop les trafics de chair humaine [14]) où je ne connaîtrai personne, sur laquelle j’ai mille chance pour une de n’avoir pas la liberté que j’ai ici. J’y serais officier c’est vrai, mais patience mon tour arrivera dans 21 mois, j’aurai droit à une chambre.

Si on embarque quelqu’un d’office, je ne suis pas le plus jeune de grade, je me retranche derrière le droit que cela me donne pour parer la corvée, si on débarque au choix je ne suis pas le plus ancien, la faveur revient à celui qui l’est. J’ai donc plusieurs chances pour ne pas quitter la frégate ; du reste je crois que le Commandant usera de tous ses droits et de toute son influence pour éviter pareille corvée aux membres de son État-major ; je crois qu’il n’oubliera pas que nous avons tous demandé à servir sous ses ordres.

Il me pousse des colles de temps en temps, toujours sur la théorie du navire, la discussion est pleine d’intérêt avec lui, elle est surtout fort instructive pour ceux qui comme moi on moins vu et moins réfléchi. Malheureusement on dit que Mr Mottez ne fera pas d’autre campagne que celle-ci, son second débarquera avec lui, je ne sais si je chercherai à faire comme eux s’ils quittent le bord, j’aurai trop de chances de perdre au change. Mais que devenir ? Retourner sur un vaisseau école de canonniers où je perdrais mon temps, où je ferais un service d’idiot après avoir navigué deux ans et demi, jamais !

 [1] Taux de salinité de la mer. (? Le terme de thermomètre m’interroge – note agm)

[2] Matthew Fontaine Maury (1806-1873) était un officier de l’US Navy (United States Navy) qui a grandement influencé l’astronomie, l’océanographie, la météorologie et la géologie modernes grâce à ses observations et à son implication dans divers organismes internationaux. Il a également été cartographe, auteur et historien. Il a tenté de lutter contre l’esclavage et écrit des ouvrages pour la jeunesse. On l’a surnommé « l’éclaireur de la mer », le « père de l’océanographie et de la météorologie marine modernes » et le « scientifique de la mer ».

[3] Le cap de Bonne-Espérance est un promontoire rocheux sur la côte atlantique de l’Afrique du Sud, à l’extrémité de la péninsule du Cap située au sud de la ville du Cap et qui ferme à l’ouest la False Bay. Ce promontoire rocheux se termine à Cape Point, à 2 km du cap de Bonne-Espérance proprement dit.

[4] Le malamok tire son nom des langues du Nord de l’Europe. Malamok ou « mouette folle » ou encore pétrel fulmar est un oiseau robuste piaillard qui accompagnait les bateaux en retour de pêche ou d’expédition. On en trouvait à l’époque du côté de Perros Guirec vers les Sept Îles.

[5] Les navigateurs ont désigné le goéland brun sous le nom de cordonnier sans qu’on puisse entrevoir la raison de cette dénomination. Sources : « Histoire naturelle des oiseaux : tome huitième » par Georges-Louis Leclerc comte de Buffon. – 1781.

[6] Damier : Espèce de passereau, dit la note initiale. Je pencherais plutôt pour l’explication d Wikipedia : Le Damier du Cap (Daption capense), appelé également Pétrel du Cap est une espèce d’oiseau appartenant à la famille des Procellariidae.

[7] La Sterne (Sterna hirundo), aussi connue sous les noms d’Estorlet, de Goélette ou d’Hirondelle de mer.

[8] Il s’agit de pétrels-tempêtes qui ne suivent pas les bateaux. Ces oiseaux pouvaient se manifester soudainement, comme surgis de nulle part, au tout début d’une tempête sur la mer. Leur nom peut aussi être « oiseau des tempêtes » ou « petit-pierre ».

[9] Le souffleur, également appelé grand dauphin ou dauphin à gros nez est un animal très intelligent. La forme de son corps est semblable à celui d’un poisson. Il est gris sur le dos, gris pâle sur les flancs et blanc sur le ventre. Il vit dans tous les océans et les mers des zones tempérées et tropicales. Il aime surtout les zones côtières et s’éloigne rarement vers le large. Sources : animaux.org.

[10] Saint patron de l’Alsace-Lorraine. La Saint-Nicolas est une fête mettant en scène Nicolas de Myre, dit Saint Nicolas, récompensant les bons comportements des enfants et son compagnon à l’allure menaçante, chargé de punir ceux qui n’ont pas été sages.

[11] Nicolas Félix Antoine (1806-1883).

[12] La baie devant Simon’s Town en Afrique du Sud dans la région du Cap appelée aussi False Bay.

[13] Charles Frédéric Alcide Boucarut (1825-1873) X 1845. Lieutenant de vaisseau le 29 novembre 1856 au port de Toulon. Capitaine de frégate le 7 mars 1868. En 1872, commande la frégate « Guerrière ». Décédé le 5 juillet 1873 à Toulon (Var).

[14] En France, l’interdiction de la traite n’intervient qu’en 1815 et surtout en 1817 sous Louis XVIII. L’esclavage est définitivement aboli à Paris, en conseil de Gouvernement, par le décret de Victor Schœlcher qui décide l’abolition de l’esclavage en France et dans ses colonies, le 27 avril 1848.

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